Plonger dans l’histoire du magazine Bravo !, c’est remonter le fil d’une aventure éditoriale aussi brillante que controversée, marquée par l’audace artistique autant que par les zones d’ombre de l’Occupation. Pendant six années, Jean Fontaine et Frans Lambeau ont exploré méthodiquement de nombreux fonds d’archives, mettant au jour des documents officiels et confidentiels qui, pour certains, n’avaient plus été consultés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Leur ouvrage, richement illustré et minutieusement documenté, éclaire d’un jour nouveau le parcours de Jean Meuwissen, l’ascension fulgurante du magazine Bravo ! et les mécanismes complexes de la presse sous contrôle de la propagande allemande.
Nous avons interrogé les auteurs – Jean Fontaine et Frans Lambeau – pour comprendre comment leurs recherches minutieuses, parfois vertigineuses, ont façonné leur récit et révélé les multiples facettes d’une époque où la création, la collaboration et la survie éditoriale s’entremêlaient de manière inextricable.
Vous avez passé six années à explorer des fonds d’archives. Quel a été le moment le plus marquant ou inattendu de vos recherches aux Archives de l’État ?
Nous avons été surpris dès le départ par la grande quantité de documents disponibles (plus de 10 boîtes). Nous avons eu l’occasion de consulter les archives en 2021 et 2023, ayant l’impression que personne n’était passé avant nous depuis les années 40, avec de la poussière sur les classeurs ficelés avec des bandeaux en tissu…
Certains documents que vous avez consultés – notamment ceux de l’Auditorat militaire ou de l’Office du Séquestre – n’avaient jamais été examinés depuis la guerre. Comment avez‑vous vécu la découverte de ces pièces inédites et sensibles ?
Nous avons été impressionnés d’ouvrir des classeurs, notamment concernant le Séquestre. Cela donnait l’impression d’une véritable découverte historique. Avec, enfin, le prix à payer pour les perdants du régime imposé. Et le sentiment que personne ne s’était intéressé de façon poussée à ce sujet. L’ouvrage que nous projetions de faire promettait d’être totalement inédit.
En quoi l’accès à ces archives officielles a‑t‑il modifié, confirmé ou nuancé votre compréhension de l’histoire complexe du magazine Bravo ! pendant l’Occupation ?
Ce fut une véritable révélation car tous les aspects de cette période (surtout 1940-1946) se sont retrouvés dans les documents consultés : collaboration, condamnation, séquestre,… Et cela a permis de mieux appréhender ce que fut l’emprise de l’Occupant sur les composantes de la presse : monopole des Messageries de la presse (Agence Dechenne), acquisition de la SAR (imprimerie), répartition des stocks de papier. A l’inverse de Bimbo, Spirou et Petits Belges, Bravo ! n’a pas subi d’interruption durant toute la guerre. Nous avons analysé le rapport de l’expert-comptable, G. Madrid, désigné par le tribunal militaire lors du procès de la SAR en 1945-1946. Et enfin, il y a l’intervention du Séquestre (à partir de novembre 1945) et la décision de liquider Bravo ! en 1951.
La reconstitution de la trajectoire éditoriale de Bravo ! semble avoir nécessité un important travail d’iconographie et de croisement de sources. Comment les archives ont‑elles contribué à éclairer ou compléter les éléments visuels et narratifs de votre ouvrage ?
Déjà en l’an 2000, Frans Lambeau avait publié une étude pour la Chambre Belge des Experts en Bande Dessinée (CBEBD) : Bravo ! Un hebdo des années 40. Cette première approche fut une incitation à redoubler d’objectivité. Les nombreux comptes-rendus disponibles dans les archives ont complété nos autres sources et notamment : archives de Bruxelles, KBR (collections de Femmes d’Aujourd’hui), Centre de documentation de l’armée belge à Evere / Quartier Reine Elisabeth / DGHR, contacts avec des collectionneurs, témoignages de lecteurs nés avant 1940, recherche de visuels sur Internet, journaux d’époque, documents présentés en salles de vente (par exemple les numéros spéciaux offerts par l’équipe de la rédaction à Meuwissen), quelques études de spécialistes en BD faites sur Bravo ! (dans des fanzines), ouvrages traitant de l’Histoire de la BD (Histoire de la BD en France et en Belgique - Editions Glénat, Dictionnaire illustré de la BD belge sous l’Occupation - Editeur André Versaille), publications universitaires comme La presse au temps de l’occupation de la Belgique (publié aux Presses Universitaires de France) et bien sûr la consultation des 495 numéros de Bravo ! retrouvés !
Votre livre met en lumière une période délicate, mêlant création artistique, collaboration et propagande. Comment les matériaux d’archives ont‑ils influencé votre manière de raconter cette histoire tout en respectant sa complexité et sa sensibilité ?
J’ai essayé (Jean Fontaine), à l’aide de mon superviseur du corps académique universitaire, de cerner au mieux la personnalité et la psychologie de Jean Meuwissen : neutre dans son journal pour enfants et dans ses autres revues, et qui a refusé la publicité que l’occupant voulait lui imposer pour engager des travailleurs en Allemagne. Certes collaborateur économique et de ce fait vecteur de propagande allemande, mais qui avait aussi de l’empathie pour son personnel et qui a permis d’apporter aux enfants de la guerre un peu de divertissement. N’oublions pas que ce chef d’entreprise rusé surfacturait les commandes allemandes pour publier Bravo ! au prix coûtant ! Nous avons aussi appris le rôle de Jean Dratz, directeur artistique, d’Oscar Boute, directeur à la SAR, de Felix, imprimeur prête-nom à la Libération et assisté par la femme de Meuwissen, etc. On peut considérer que le livre L’Histoire du Journal Bravo ! a un caractère historique et même scientifique, vu les nombreux aspects analytiques abordés.






